30 décembre 2003

UNE NOUVELLE ?

LA VISITE.

 

 

 

Lundi 15 octobre 1973.

 

Ma maman,

 

Dix millième lettre – au moins - que je t'écris pour me donner du bonheur en ce jour d'anniversaire.

Le Bonheur.

Cette chose floue et fugace dont on ne retire que des instants, si on est attentif. Disponible.

J'ai seize ans aujourd'hui, maman, c'est le dixième anniversaire où tu me fais faux bond. Papa a beau me dire que, ce jour-là, ce sont les freins qui ont lâché, je n'arrive pas à le croire vraiment, il est impossible que ce soit la vérité.

Parce que c'est insupportable.

Mais je parlais de bonheur : le bonheur de me permettre un instant de rêver que cette lettre-ci, tu vas la lire.

J'ai seize ans aujourd'hui. Premier bilan : il ne m'aime pas.

Tu vois, Eric, dont je te parle longuement depuis des mois : Eric dont je connais tout, que j'aime comme je n'aimerai plus personne, de toute ma vie, Eric drague Julie, mignonne et pas orpheline, elle… Je me sens Cosette…

Cosette aussi quand j'ai vu cette femme tout à  l'heure, à la sortie du lycée. J'ai d'abord cru qu'elle attendait quelqu'un. Mais non, je pense qu'elle flânait. C'est bizarre, je l'ai remarquée tout de suite dans la bousculade de la sortie alors qu'elle n'a rien de particulier.

En fait, elle a beaucoup de charme, un regard fascinant. Elle m'a souri quand je suis passée devant elle, comme si on se connaissait, comme si nous nous étions déjà croisées. C'est d'autant plus étrange que, même si nous nous sommes vues, je suis sûre que je m'en souviendrais et moi, on ne me voit jamais.

Papa m'appelle… Le gâteau, je suppose : seize bougies mais pas un copain.

Il est de plus en plus fermé, papa : il n'aime pas la compagnie des jeunes, il est tout le temps fatigué, j'ai l'impression de l'encombrer plus qu'autre chose.

 

Je t'embrasse, ma maman, je t'aime.

 

Amélie.

 

Mardi 16 octobre 1973.

 

Salut, Chloé !

 

Un peu en retard, les nouvelles, pardonne-moi : c'est le désastre en maths et en physique, j'ai assez d'appréhensions sans ajouter le risque d'une année de plus dans ce bahut de tarés où j'ai l'impression de perdre mon temps.

 

On parlait de solitude, le dernier soir, tu m'as dit à quel point tu regrettais que tes parents aient déménagé aussi loin et comme tu aurais aimé qu'en ton absence, je sois assez "grande" pour rencontrer des gens intéressants.

J'ai.

Tu vas être déçue : ce n'est pas un garçon.

Elle a 46 ans et elle ressemble à maman, en plus vieille, bien entendu.

Je l'ai entrevue hier soir, à la sortie des cours et je l'ai retrouvée à l'arrêt du bus, tout à l'heure. Elle s'est assise à côté de moi, j'étais contente et en même temps intriguée : le bus était presque vide.

En fait, elle fait partie du public qui vient assister aux concours au Conservatoire. Elle était là le jour de l'examen, et entre nous, à cette représentation, le trac et la fébrilité m'ont emmenée très haut. A toi, je peux bien le dire : ce jour-là, j'ai été géniale !

On a parlé pendant les vingt minutes de mon trajet. Je ne sais pas où elle allait, je ne l'ai jamais vue dans mon bus, elle n'a rien dit d'elle. Je lui ai raconté Eric, papa, le lycée et toi, bien entendu. C'était infernal de voir passer le paysage à toute allure, elle comprenait si bien, si vite, avant moi. Elle m'inspirait tellement confiance…

Au carrefour, comme je descendais, elle a lancé : "Demain, c'est mercredi, tu m'accompagnes en ville ? J'aimerais bien faire les bouquinistes".

Des bouquinistes. Elle aurait pu vouloir une robe, des chaussures, un bijou. Non, elle a envie de bouquins. C'est bien toi qui m'as dit que ma passion des livres était pathologique et me coupait du monde réel ? Tu vois, même pas.

 

La suite bientôt, ma petite Chloé, le devoir mathématique m'appelle et je te quitte sur un soupir désabusé : Bonne nuit.

 

Amélie.

 

Mercredi 17 octobre 1973.

 

Ma Maman,

 

Mais pourquoi t'es jamais là quand j'ai besoin de toi ? Tout m'angoisse et je ne sais pas à qui en parler.

Fallait pas quitter papa, en aucune façon, il est infernal depuis que tu n'es plus là, malheureux tout le temps, comme dans certains films, sauf que je ne vois pas arriver le générique.
Des fois, je me dis qu'il ment : tu n'es pas morte, tu nous as quittés pour des raisons mystérieuses et papa t'attend. On n'attend pas pendant dix ans quelqu'un qui est mort, pas à cinquante ans…

 

J'ai rencontré la femme dont je t'ai parlé lundi, elle m'a emmené faire des courses, tu ne devineras jamais : des livres !

Oh, maman, je t'ai oubliée tout un après-midi, pour la première fois depuis dix ans, et c'était comme avec toi. Tu te souviens, la dernière fois, quand on a caché la moitié des bouquins en rentrant parce que papa risquait de chicaner, et le choix, et la dépense. Toute la soirée, tu as ressorti un à un tes trésors en te justifiant de chaque coup de coeur avec une éloquence de grande amoureuse. Papa riait, riait… C'est la dernière fois que je l'ai vu aussi heureux… Il aimait ton côté gamine, il me dit tout le temps que je suis trop sérieuse, que je ne tiens malheureusement pas de toi.

 

Elle, elle tient de toi, elle pourrait être à ce jour ta sœur jumelle, elle acheté les mêmes bouquins hétéroclites, elle m'a raconté des histoires désopilantes qui m'ont fait rire. Toi aussi, tu me faisais rire, elle m'a offert Crime et Châtiment, pour gagner du temps a-t-elle commenté avec plein d'étoiles dans les yeux.

Elle a tout pour elle, c'en est frustrant : elle a tout lu,  elle parle bien, elle a de l'allure et du charisme, elle est à l'aise, elle sait communiquer. On voit qu'elle a eu sa mère, elle, tout le temps nécessaire pour devenir une femme. Je ne serai jamais une vraie femme, maman, je reste une petite fille de dix ans. Je lui ai dit ça aussi, elle a répondu que c'est pour tout le monde pareil et qu'elle aussi, en vrai, elle a dix ans pour toujours.

 

Dis-moi que tu ne m'en veux pas, maman, que je peux l'aimer un peu sans te trahir… Oh maman, je crois que j'ai un tout petit peu besoin d'elle. Tu sais quoi ? Je ne connais même pas son prénom, juste son âge : quarante-six ans. Elle te ressemble d'une manière étonnante et elle sait tout de moi, elle me devine avec une lucidité confondante.

Elle me rassure.

Je t'aime, ma maman. Bonne nuit.

 

Amélie.

 

Jeudi 18 octobre 1973.

 

Chère, very dear Chloé,

 

Je n'ai pas la patience d'attendre ta réponse pour te raconter, tu me devras donc deux lettres. Bonne et mauvaise nouvelle : Claire –elle s'appelle Claire- n'est apparue dans ma vie que pour me quitter.

C'est mon lot sur terre qu'elles se tirent toutes, bouge pas, toi !

C'est la mauvaise nouvelle : elle s'en va. Où, pourquoi ? Elle a juste dit qu'elle n'était pas d'ici. Je lui ai demandé "d'où ?". Elle a ri, m'a regardée affectueusement et m'a répondu "Oh, de très, très loin !". Tu me vois insister ?

La bonne nouvelle, selon elle, c'est qu'elle dit avoir "réussi" notre rencontre. Je ne comprends rien, des fois à ce qu'elle raconte.

Pour Eric, c'est plus clair, elle me jure que d'ici six mois, j'y penserai tellement plus que j'aurai oublié son prénom.

Elle est contagieuse. Tu sais quoi ? Eric je commence à m'en foutre, juré.

Chloé, tu es toujours si sensée, raisonnable et lucide, dis-moi ce que tu en penses.

Et n'oublie pas de me raconter le reste aussi : Pierre, la Fac, ton job de week-end à la brasserie, tes parents ? Elle va comment, ta vie ?

 

Réponds-moi vite ! Je t'embrasse

 

Amélie

 

Vendredi 19 octobre 1973.

 

Salut, Chloé !

 

Arrête de faire ton gendarme ! Bien sûr que j'ai étudié mes maths, bien sûr que mon cours de physique est en ordre. Enfin, presque.

Je ne cours pas les rues avec une femme d'âge mûr, c'est quoi ces histoires ? J'écume les bouquinistes avec une copine.

Une amie.

Et cette lubie de transfert ? Je ne prends pas Claire pour maman, c'est monstrueux ce que tu m'écris, je t'en veux à mort, tu n'as rien compris. C'est la première fois que tu ne comprends pas

Je ne prends pas Claire pour maman, elles se ressemblent, mais Claire est une femme moderne, indépendante  et sûre d'elle. Maman était classique, douce et rieuse, complètement dépendante de papa.

Maman était un lac, Claire est un océan.

C'est pas qu'un lac soit mieux ou moins bien qu'un océan, c'est que c'est pas pareil. J'ai envie d'affronter les vagues.

Ça ne gomme pas ma nostalgie des promenades en barque mais j'ai faim de grands vents.

 

J'attends de toi deux lettres.

Essaye de comprendre, Chloé, je t'en prie : essaye !

 

Amélie.

 

Samedi 20 octobre 1973.

 

Bonsoir, Chloé

 

Pas mal l'idée de scinder ta réponse en deux enveloppes, admettons donc que tu as rattrapé ton retard épistolaire. Avoue, c'était un peu facile…

Tu t'inquiètes pour rien, Claire n'a rien d'un gourou, d'une astrologue ou d'une voyante. Elle ne demande rien, alors quoi, quel danger ? C'est fou d'ailleurs, comme elle ne demande rien, comme si elle n'existait que pour donner sans jamais recevoir.

Tu te souviens de notre discussion sur les actes gratuits ? Comme on tombait d'accord, sur la fin, que rien, le geste le plus désintéressé, rien n'est jamais gratuit. Eh bien, là, je me pose des questions, je t'assure que je ne lui apporte rien du tout, elle ne se préoccupe que de moi. Elle ne parle jamais d'elle. A-t-elle un mari, des enfants, un chez-elle ? Je ne sais rien, sinon qu'elle m'apporte un réconfort que tu ne peux pas imaginer. Elle est la seule personne sur terre avec qui je me sente moi-même. Elle est peut-être psychologue ou un truc comme ça, c'est pas humain de deviner quelqu'un aussi bien sans rien sa voir de sa vie.

Pas humain.

Je sais que ce n'est pas maman, mais des fois je me demande si elle est bien terrestre.

Elle part demain, pour toujours, pour nulle part peut-être. Rassure-toi : c'est sans moi.

Curieusement, je ne suis même pas triste, elle est tellement sereine, sûre et certaine que je vais bien, que ma trajectoire est bonne, que je me pose les bonnes questions. Celles qui font souffrir, mais évoluer.

Ces quelques jours, elle m'a appris à m'aimer un peu, tu comprends ?

Si quelqu'un comme elle me trouve un quelconque intérêt, j'ai tendance à me considérer avec plus de bienveillance, elle m'insuffle de l'estime pour moi-même.

Enfin, demain, elle s'en va. Nous passons cette soirée ensemble. Resto.

A-t-elle un point de chute ? Je me pose plein de questions, quand même, mais je n'ai pas peur.

Bonsoir, Chloé, je vais prendre un bain et je dois encore préparer le repas de papa, je t'embrasse.

 

Amélie.

 

Dimanche 21 octobre 1973.

 

Ma maman,

 

C'est la dernière lettre que je t'écris.

Il est temps de te laisser reposer en paix, c'est long, six ans à écouter pleurnicher une petite fille. Même pour un ange.

Oh maman, je sais que tu n'es plus là, je l'admets, je vais tout faire pour grandir.

J'ai parlé avec papa, ce matin. C'est la première fois depuis bien longtemps. Il m'a parlé d'une rousse sympa qui bosse à la compta, j'ai réalisé qu'il m'en parle – discrètement- depuis des mois.

Tu sais, Claire m'a appris un tas de choses : que je n'écoutais pas papa, que je me trompais sur son compte, qu'il m'aime mais ne sait où me trouver, toute enroulée que je suis dans ma coquille. Ce matin, j'ai sorti mes antennes et je suis tombée nez à nez avec lui qui n'attendait que ça.

Claire est passée dans ma vie pour m'apprendre à me dérouler.

Repose-toi, maman, je ne t'oublie pas. Lui non plus, il t'aime pour toujours, ça n'empêche pas la jolie rousse de la compta d'être sympa et nous sommes d'accord, lui et moi, pour penser qu'elle ne piétine pas tes plates-bandes, que t'as rien contre…

Au fait, tu n'as rien contre le fait que j'ai envoyé balader Eric, ce matin, quand il a tenté un rapprochement au cours de français ? Claire a raison : amoureuse de l'amour, ça fait faire n'importe quoi !

 

C'est fini, ma maman, plus de courrier, je vais me promener, dehors, c'est plein de vraies gens, c'est passionnant.


Je t'aime pour toujours.

 

Amélie.

 

Jeudi 16 octobre 2003.

 

Ma maman,

 

Je brise une promesse faire il y a trente ans, mais avec toi, je ne m'en fais pas, une mère pardonne tout.

Cette fois, c'est la dernière missive, juste pour le plaisir d'écrire car la magie de l'ange gardien s'est estompée. Je n'y crois plus, je n'en ai plus besoin.

C'était mon quarante-sixième anniversaire, hier.

J'avais fait un vœu, la veille, en y croyant très fort, comme les petits enfants croient au Père Noël. J'ai demandé à vivre une semaine dans mon passé, en octobre 1973, j'avais envie de me rencontrer pour mon seizième anniversaire.

Je ne connais pas de démarche plus égocentrique, pourtant j'ai été exaucée.

Mais je n'ai pas trouvé ce que je croyais, mon rêve était de briser la solitude et l'angoisse d'une orpheline malheureuse : celle que je croyais avoir été.

J'ai rencontré une jeune fille un peu naïve, un peu trop sensible et idéaliste. Mais solide, en route vers quelque chose. Plus affamée qu'angoissée.

Je n'ai rien pu faire pour elle, rien de plus que ce que j'ai bâti depuis trente ans.

 

Elle m'a ôté des regrets, elle m'a apporté la sérénité, la paix.

 

Je suis contente d'avoir retrouvé mon prénom.

 

Amélie.

 

 

 

 

Zag, décembre 2003.

 

 


15:29 Écrit par ZaG | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Quel beau texte Que d'émotions dedans. J'en ai la larme à l'oeil. Merci.

Écrit par : Doc.Fusion | 06 janvier 2004

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